Fragments d'Innsmouth (25 - 48)
Le vendredi, elle se leva aux aurores et, profitant d’un temps superbe, elle prit le petit sentier dit de la Justice pour se rendre sur le plateau de Brabois. Munie d’un dizainier en bois acheté lors de vacances à Assise, elle égrenait les « Je vous salue, Marie » au fil de sa marche jusqu’au silence intérieur où elle se ressourçait. Ce ralentissement puis cette interruption du flot de ses pensées lui permettaient de plonger plus profondément ses racines dans la nature qui l’entourait et d’y retrouver ce qu’elle-même considérait comme essentiel : une contemplation aimante, vidée des bavardages qui cachent le chemin, la vérité et la vie en les enfouissant sous le tas d’ordures que nous nommons l’existence.
Arrivée sur le plateau, elle avait retrouvé le silence caché sous les bruits de la circulation et contempla la grande étendue herbeuse qui s’offrait à sa vue, baignant son corps dans le vent qui avait souvent porté ses cerfs-volants lorsqu’elle était enfant. Quand elle fut rassasiée de beauté, elle jeta un coup d’œil à sa montre et vit qu’il serait bientôt temps de se rendre chez Sylvain Soupire. Sourire aux lèvres, elle se dirigea vers le parc de Brabois pour prendre le sentier qui le longeait et la ramènerait bien vite vers sa chambre d’hôte où elle pourrait se doucher et se changer. Tout en marchant, elle rendit grâce à Dieu en chantonnant les mots si souvent entendus à la messe.
Comme elle l’avait prévu, elle arriva dans la ferme du geek vigneron à onze heures car ils déjeunaient tôt.Une demi-heure plus tard, elle se trouvait à table avec Astrid, Sylvain et Gonzalo, l’ouvrier chilien qui les aidait depuis quelques mois. Le petit homme très trapu, ex-paysan, ex-soldat, ex-pêcheur et ex-débardeur s’était révélé être un commensal plein d’humour et de charme, grand amateur de l’œuvre de Victor Hugo qu’il avait découverte parmi les spirites brésiliens.
-Si vous voulez bien m’accompagner, Catherine, je crois pouvoir vous montrer un livre susceptible de vous intéresser, dit Sylvain quand le repas fut achevé.
-Volontiers, d’autant que je crois en avoir fini avec von Juntz, ou plutôt avec notre auteur anonyme.
-Ah ! Vous voilà enfin convaincue ?
-Convaincue, je ne sais pas, mais vos hypothèses me paraissent probantes au regard des documents dont nous disposons.
Ils parlèrent ainsi tout en se rendant vers la ferme proprement dite où, pour la première fois, Catherine passa le seuil qui menait vers l’arrière de la maison. Dans un petit vestibule, elle s’arrêta devant une haute porte de chêne massif aux ferrures impressionnantes, littéralement couverte de symboles mystiques et de pentacles protecteurs. Un peu stupéfaite, elle tourna vers son hôte un regard interrogateur.
-Non, ce n’est pas là que nous allons. Pouvez-vous deviner ce qui se trouve derrière cette porte ?
Catherine réfléchit quelques instants en contemplant l’imbroglio de symboles qu’elle n’avait vus que dans des livres de sorcellerie. Sylvain Soupire avait-il donc si peur des démons ? Soudain, elle sourit et passa son chemin.
-Bien, je vois que vous avez compris, dit-il en ouvrant une porte latérale. Bienvenue dans ma bibliothèque. Puis-je vous proposer un tour du propriétaire ?
Amusé, il souriait à son invitée dont les yeux ressemblaient étrangement à ceux d’une enfant dans un magasin de jouets. Quand elle hocha la tête, il lui fit faire le tour de la pièce en commençant par les dictionnaires et les grammaires pour finir par le cœur de sa collection qui se trouvait dans une armoire fermée au taux d’hygrométrie contrôlé.
-Je les conserve comme du vin, car ils lui ressemblent. Ils s’améliorent avec le temps jusqu’à un sommet puis connaissent un déclin inévitable que nous ne pouvons que retarder. Le fait que je les consulte et les utilise n’arrange pas les choses, mais je crois que le contraire accélérerait leur dépérissement.
-Et le fait de les tenir enfermés loin de ceux qui pourraient avoir besoin de les lire ? Cela ne les rend-il pas un peu vains ?
-Si quelqu’un s’intéressait à eux, on en trouverait des centaines d’exemplaires dans les librairies et les gares. Et puis, vous êtes là, non?Je ne suis pas Barbe Bleue et vous n’êtes pas le premier chercheur que je reçois.
-Pourtant, très peu de gens vous connaissent.
-Ceux qui ont besoin de me trouver me trouvent. Quant aux autres, qu’ils me laissent en paix et je leur rendrai la pareille jusqu’à…
-Jusqu’à quoi ?
-Peu importe. Il n’est pas encore temps d’en parler. Laissez-moi plutôt vous présenter Adélaïde Picard de Thioncourt, noble lorraine érudite, quelque peu sorcière et aussi assassin, qui fut pendue par ses paysans lors d’une jacquerie sans doute justifiée. Tenez, voici à quoi elle ressemblait, dit-il en ouvrant un livre pour lui montrer une illustration. Vous trouverez des gants dans cette boite…
Catherine découvrit le portrait d’une femme d’une trentaine d’années en perruque et dont la robe ornée de multiples broderies annonçait un rang social élevé.
-L’original, peint par un certain Louis Simonet, est perdu, hélas. Cette brave dame, donc, s’était passionnée pour l’étude de la sorcellerie, mais pas celle qui orne les rayons de nos supermarchés ou les bibliothèques municipales, non, ni celle qui faisait les délices des satanistes de son temps. Elle avait lu toutes les œuvres d’Étienne Verrier, mais aussi le Liber Ivonis, le Culte des Goules et le fabuleux Necronomicon. Certes, elle n’a apparemment voyagé que par la pensée, mais jusqu’où ? Bien peu peuvent le soupçonner…
Tout en parlant, il caressait d’un doigt ganté la tranche du livre relié de cuir neuf, les yeux perdus dans le vague.
-Vous l’admirez ?
-Non. Elle me terrifie. C’est un monstre glacé qui raconte ses expériences comme d’autres parlent de la météo. On ne peut même pas la qualifier de vicieuse ou de mauvaise, encore moins de bestiale. La lecture de ce qu’un sorcier moderne appellerait son « livre des ombres » a eu pour seul avantage de me conforter dans mes choix. Les sectateurs des Cultes Innommables semblent sincères dans leur folie, enthousiastes dans leurs excès, joyeux dans leurs crimes. Avec elle, rien de tout cela. Elle torture et tue avec toute la joie d’un fonctionnaire des douanes qui tamponne un bordereau. Sa passion n’éclate que lorsqu’elle parvient à son but, renforce son pouvoir, acquiert de nouveaux sujets. Le seul mot qu’elle prononce avec amour est « Je ». Et n’oubliez surtout pas la majuscule. Oh, pardon, je m’égare…
Il était livide et tremblait de colère. L’aimable Yudishtira était devenu le tumultueux Bhima sous les yeux de Catherine qui, si elle partageait sa haine de telles personnes, ne pouvait s’empêcher de craindre le potentiel de violence qu’elle venait de découvrir dans son hôte. Il jeta un long coup d’œil à ses livres, en prit un et alla le déposer sur une table. Quand il se tourna vers la jeune femme, il avait repris son calme.
-Ce livre lui appartenait. À ma connaissance, il n’en existe aucun autre exemplaire en Europe, sauf peut-être au Vatican. Je sais qu’un amateur Japonais en possède un puisque je l’ai vu chez lui. Il en existe quelques-uns aux États Unis d’Amérique, mais ceux que j’y ai consultés étaient incomplets. Celui-ci est de la main d’Adélaïde Picard qui, comme tous les sorciers sérieux, reproduisait et annotait les textes qu’elle jugeait fondamentaux. C’est d’ailleurs, je crois, la raison pour laquelle personne n’a jamais imprimé en totalité le dernier volume des œuvres de Stephanos Vitreus. Ses vrais lecteurs avaient autre chose à faire de leur temps et les amateurs n’y ont rien compris.Je vais vous laisser le consulter ici cet après-midi et vous en offrir une copie en cadeau de départ, puisque vous avez terminé vos recherches parmi nous.
Malgré toutes les leçons de savoir-vivre qu’elle avait reçues, Catherine ne trouva pas en elle la force de faire semblant d’hésiter à accepter le somptueux cadeau qu’il lui offrait là. Son trouble dut être visible car Sylvain éclata de rire et se détourna le temps de reprendre son sérieux.
-Je vous prie de m’excuser pour mon attitude… Je m’en veux terriblement, dit-il en essayant de reprendre son souffle. Non, en fait, je ne m’en veux pas du tout. Ne perdez jamais cette fraîcheur qui vous habite, Catherine, je suis sûr qu’elle met du baume au cœur de tous vos proches.
Il prit une boite qui se trouvait sur la table, mit l’ouvrage à l’intérieur et guida la jeune femme vers le salon où elle avait travaillé les jours précédents avant d’aller accomplir ses propres tâches.
L’écriture d’Adélaïde Picard de Thioncourt était belle et agréable à lire ; les schémas étaient tracés avec soin, avec en marge des indications techniques sur les distances ou les poids. Les dessins, eux, avaient été exécutés par un véritable artiste et portaient tous les initiales L.S., sans doute pour Louis Simonet. L’ensemble était d’une saleté repoussante qui sombrait souvent dans l’abjection la plus totale. Rien n’y était sous-entendu, aucune figure de style n’atténuait ou n'embellissait les propos. Non, décidément, Étienne Verrier et sa lointaine disciple n’étaient pas des gens de lettre mais bel et bien des scientifiques de l’horreur et des fonctionnaires de la mort, comme en témoignaient les résultats d’expériences notés en marge.
Dans un premier temps, Catherine pensa que Sylvain s’était trompé et que cette atrocité était la raison pour laquelle nul n’avait voulu imprimer cette chose mais, après quelques instants de réflexion, elle s’en voulut pour sa naïveté. On avait imprimé l’œuvre de Sade, tourné des films d’horreur, fabriqué des jeux vidéos mettant en scène des charniers et des meurtres sauvages, photographié et filmé de véritables séances de torture. Un adolescent, voire un enfant moderne n’aurait même pas frissonné en lisant ces lignes qui se trouvaient être bien plus ennuyeuses et répétitives que les scènes de débauche dans l’œuvre du « divin marquis ». En fait, le geek vigneron avait raison : seul un praticien pouvait s’astreindre à lire ce catalogue dénué de tout arrière-plan idéologique ou philosophique.
Pourtant, on trouvait ça et là les traces d’une idée directrice que la jeune femme ne faisait qu’entrevoir. Toutes ces tentatives pour stimuler tel ou tel nerf, pour inhiber ou augmenter telle fonction du cerveau, pour forcer quelqu’un à accomplir des gestes paraissaient avoir un but déterminé qui n’était jamais écrit explicitement, comme s’il devait exister entre le lecteur et le l’auteur une connivence, une parenté de pensée, une sorte de pacte que Catherine n’avait jamais signé.
Tandis qu’elle feuilletait l’ouvrage, quelques vers notés en marge retinrent son attention car c’était la seule tentative artistique présente dans l’ouvrage de la main-même d’Adélaïde Picard :
« Une putain nous naîtra ;
Son frère l’engrossera ;
Un enfant elle chiera ;
Sur la terre il régnera. »
Ils se trouvaient à côté d’un paragraphe qui, une fois traduit, disait ceci :
« Le dieu à venir doit revêtir un corps de chair incorruptible et vivre parmi les hommes. Préparés par nous, ils l’accueilleront en esprit et, unis par sa volonté, ils formeront à eux tous une nouvelle humanité, l’esprit du dieu vivant qui rejoindra ses pairs à l’aube du nouvel âge, vêtu d’un corps de chair qui unira la race humaine à celle des abîmes, ouvrant ainsi la porte entre les mondes pour nous libérer à jamais des chaînes de l’espérance. »
Alors c’était cela, leur bonne nouvelle ? Cette caricature de l’Évangile ? Une humanité unie au fond d’une fosse d’aisance ? Elle relut le paragraphe mais n’y trouva rien de plus. Le poème, lui, contenait des détails qui suggéraient d’autres pistes. Toutefois, sa première impression se confirmait : elle se trouvait devant une parodie du gnosticisme, si une telle chose était possible, et les sorciers désiraient vivre éternellement parce qu’ils haïssaient la vie.
Commentaires
Enregistrer un commentaire