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Fragments d'Innsmouth 32 (62)

  De retour chez elle après une longue journée de recherches à la bibliothèque de la Fondation, Catherine trouva un message d’Oumar dans son courrier électronique : « Catherine, d’habitude on place l’éloge après le blâme afin de rassurer une personne ou de la consoler. Ici, je doute que ce soit le cas. Tous les liens que je te transmets te permettront de lire la prose de barjots d’un autre genre. Contente-toi de les survoler. Rassure-toi, nos services ont regardé tout cela de près et je peux t’assurer que tu ne rateras rien. C’est une vague resucée d’idées qui traînent dans tous les caniveaux d’endroits où l’on pense . Les étudier de près serait une perte de temps mais comme nous l’a dit Paul Legendre, laisser les gens dans l’ignorance n’est pas une bonne idée, alors je te les transmets. À demain. » Elle suivit son conseil et ne lut en diagonale que des débuts d’articles dont certains étaient longs comme un jour sans pain. Un bon résumé de l’ensemble aurait été l...

Fragments d'Innsmouth (031-61)

  Deux jours plus tard, Catherine était assise à la table en fer à cheval où avaient pris place les chefs des différents départements de la Fondation Hohenheim pour écouter l’intervention du directeur des relations publiques. Après une brève introduction, il lut aux participants l’article suivant : « La nouvelle inquisition ? Une jeune chercheuse de l’institut Hohenheim, bien connue du grand public en raison du battage médiatique qu’ils ont organisé autour de leurs dernières « découvertes » (qui laissent cependant aussi dubitatifs que perplexes les meilleurs spécialistes), s’est faite remarquer hier en persécutant un membre d’une minorité religieuse. Soror Iaï Fomalhaut, car tel est son nom mystique, s’est ainsi vue moquée pour ses croyances par la soi-disant scientifique Catherine Morert, déjà évoquée dans ces lignes en raison de ses liens avec l’ultra-droite. La jeune femme, sans doute exaltée par ses propres discours, a ensuite entonné des prières chr...

Fragments d'Innsmouth (030-60)

  Comme son exposé allait avoir lieu devant un public mélangé mais essentiellement composé de non-spécialistes, Catherine en avait considérablement allégé la partie technique tout en veillant à ce qu’il contînt assez d’informations pour intéresser les initiés, au sens académique du terme. Elle l’avait préparé à la manière d’une audition au conservatoire, mais en distribuant ça et là quelques plaisanteries surtout inspirées du prodigieux répertoire de son grand-père, parfois additionné de l’occasionnelle férocité de sa tante. Toutefois, sa volonté de rester exacte avait un prix qu’elle était en train de payer : à l’exception de ses collègues et des quelques auditeurs férus de philologie, les spectateurs baillaient presque d’ennui en l’entendant décrire ce qu’elle pensait être un système permettant de signaler des fonctions grammaticales mais qui pouvait être une toute autre chose : elle proposa d’ailleurs elle-même quelques hypothèses. Quand elle en revint à la présenta...

Fragments d'Innsmouth (027_50)

  Étienne Verrier se montra, d’une certaine façon, moins monstrueux, moins étranger qu’Adélaïde de Thioncourt. Sa haine paraissait réelle, son désir d’anéantir authentique et on voyait bien qu’il éprouvait un véritable plaisir à l’idée de faire souffrir autant de gens que possible. Il était le prophète d’un paradis perdu où l’homme adorait et servait des dieux abominables, tant en agissant pour leur compte qu’en se laissant joyeusement dévorer par eux. Bien sûr, lui-même n’envisageait pas de devenir une côtelette posée au coin d’une assiette mais bien plutôt le grand-prêtre convoquant les futurs festins. Pour favoriser le retour de ses maîtres, il comptait se servir de ce qu’il nommait un pentacle vivant, un groupe de fidèles abusés qui accompliraient une série d’actes les transformant en des sortes de réceptacles ou de fanaux, la chose étant peu claire. Le but était d’ouvrir une voie entre les mondes pour permettre l’arrivée du « dieu qui vient ». L’auteur pillait la t...

Fragments d'Innsmouth ( 026-49b)

  De retour dans sa chambre, Catherine rassembla ses affaires et boucla son sac de voyage après avoir rendu la voiture de location. Quand tout fut achevé, elle alla dîner et se coucha tôt puisqu’elle avait décidé de rejoindre Remiremont en utilisant le train des travailleurs. Comme son père était pris toute la journée, elle avait demandé à Marc et à Mélissa de l’emmener sur le chantier de fouilles afin d’y jeter un dernier coup d’œil avant de partir hiberner à Paris. Décidément, l’édition critique des œuvres de Stephanos Vitreus ne s’écrirait pas toute seule et, si elle disposait à présent d’une masse de notes, leur mise en forme laissait beaucoup à désirer. L’hiver promettait donc d’être une saison studieuse. Elle arriva au chantier vers dix heures et salua toute l’équipe avec une joie non dissimulée. La routine des recherches avait retrouvé son rythme normal, émaillé ça et là d’une découverte intéressante. Le monument central était à présent dégagé mais les chercheurs avaient t...

Fragments d'Innsmouth (25 - 48)

  Le vendredi, elle se leva aux aurores et, profitant d’un temps superbe, elle prit le petit sentier dit de la Justice pour se rendre sur le plateau de Brabois. Munie d’un dizainier en bois acheté lors de vacances à Assise, elle égrenait les « Je vous salue, Marie » au fil de sa marche jusqu’au silence intérieur où elle se ressourçait. Ce ralentissement puis cette interruption du flot de ses pensées lui permettaient de plonger plus profondément ses racines dans la nature qui l’entourait et d’y retrouver ce qu’elle-même considérait comme essentiel : une contemplation aimante, vidée des bavardages qui cachent le chemin, la vérité et la vie en les enfouissant sous le tas d’ordures que nous nommons l’existence. Arrivée sur le plateau, elle avait retrouvé le silence caché sous les bruits de la circulation et contempla la grande étendue herbeuse qui s’offrait à sa vue, baignant son corps dans le vent qui avait souvent porté ses cerfs-volants lorsqu’elle était enfant. Qua...