Fragments d'Innsmouth ( 026-49b)

 

De retour dans sa chambre, Catherine rassembla ses affaires et boucla son sac de voyage après avoir rendu la voiture de location. Quand tout fut achevé, elle alla dîner et se coucha tôt puisqu’elle avait décidé de rejoindre Remiremont en utilisant le train des travailleurs. Comme son père était pris toute la journée, elle avait demandé à Marc et à Mélissa de l’emmener sur le chantier de fouilles afin d’y jeter un dernier coup d’œil avant de partir hiberner à Paris. Décidément, l’édition critique des œuvres de Stephanos Vitreus ne s’écrirait pas toute seule et, si elle disposait à présent d’une masse de notes, leur mise en forme laissait beaucoup à désirer. L’hiver promettait donc d’être une saison studieuse.

Elle arriva au chantier vers dix heures et salua toute l’équipe avec une joie non dissimulée. La routine des recherches avait retrouvé son rythme normal, émaillé ça et là d’une découverte intéressante. Le monument central était à présent dégagé mais les chercheurs avaient trouvé un pavage singulier au niveau qui avait formé le sol de la colonne et des cinq autels ; apparemment, les bâtisseurs avaient utilisé de petites pierres colorées pour tracer des dessins et il fallait un véritable travail de fourmis pour les dégager de leur gangue de terre sans les endommager. Comme la météo devenait de plus en plus menaçante, on avait préparé du matériel de chantier pour recouvrir le tout au plus vite et c’était précisément à cette tâche que les archéologues s’attelleraient le lendemain, la journée étant consacrée à sa préparation.

Quand les embrassades furent achevées et la visite terminée, il était temps de manger les sandwichs qu’un assistant était parti chercher à Chênesay. Alors que l’équipe se remettait au travail, Catherine s’éclipsa en compagnie de Mélissa et celle-ci lui montra les lieux qu’elle avait découverts avec Marc, occupé à ce moment à creuser des rigoles d’écoulement des eaux.

-- Notre ami de l’ONF avait raison, pour les trois cents mètres à vol d’oiseau. Le problème est qu’avec le relief, certains points sont inaccessibles avec nos moyens, comme celui du nord-est, à cause de l’à-pic. Je vais te montrer les autres, dont ceux que Roger n’avait pas trouvés. Nous allons marcher en suivant un cercle, histoire de ne pas trop déranger les collègues.

Comme elle achevait sa phrase, Catherine sentit une puissante odeur de pourriture envahir ses narines.

-Voilà. Trois cents mètres au nord ou à peu près, comme tu peux le constater, lui dit Mélissa en lui tendant une boussole. Le problème est qu’il faudrait une aile delta pour rejoindre le nord-est.

La vue était saisissante. Des siècles auparavant, une partie du terrain avait dû s’effondrer pour une raison obscure et la pente, qui avait sans doute été assez douce, était à présent vertigineuse.

Comme Mélissa conduisait Catherine vers le point situé au sud-est du monument, elle reprit la parole sur un ton un peu gêné :

-Je voulais que nous soyons seules pour en parler. Marc se sent coupable. Il dit qu’il y a du grain à moudre pour des physiciens, des chimistes, des météorologues ou que sais-je… La grande cause de la science et tout ça… Il n’en parle pas beaucoup mais je sens bien que ça le tourmente.

- Moi aussi, j’y ai pensé, mais nous ne faisons pas le poids. Si nous choisissons mal les personnes à qui en parler ou même le moment, nous mettons fin à nos carrières. Prends Thomas, par exemple : je l’aime bien, je l’estime mais je sais aussi qu’il considère mes croyances comme une tare. Sa pendule s’est arrêtée au dix-neuvième siècle, à l’époque où l’humanité a cru qu’elle savait tout.

-Tu n’as pas tort, mais il y en a d’autres.

-Oui, sans doute, mais qui ? Et pourquoi prendrait-on la peine de nous écouter ?

Elles poursuivirent leur route en silence. Le point « aqueux », ainsi que Mélissa le nommait, se manifesta par un taux d’hygrométrie important. À l’ouest, le point « vide » était semblable à celui dont elles avaient ressenti les effets en forêt de Haye. Enfin, le point sud-est, qui devait mener au monde des rêves, comme les expériences menées par Marc l’avaient prouvé, dégageait une puissante odeur florale.

Ainsi, les différences constatées ente les textes ne modifiaient pas les points en eux-mêmes, mais alors quoi ? Le lieu de destination ? Il aurait fallu se rendre dans le monde des rêves depuis Nancy pour le savoir. Quoi qu’il en fut, les deux femmes décidèrent de contacter pour au moins vérifier la présence d’une odeur florale en forêt de Haye. En cette saison, ce serait plus facile.

Quand elles eurent rejoint le sentier, elles retrouvèrent Marc avec qui elles eurent une longue conversation. Les objections soulevées par Catherine parurent valables au jeune homme qui, s’il aimait la science, aimait aussi beaucoup l’idée d’avoir un avenir. Aucun des trois n’était satisfait de la situation, mais que faire ? Ils choisirent de laisser la question en suspens et de se revoir à Paris pour en discuter.

Le soir, Catherine parla de l’affaire avec son père qui, quant à lui, ne croyait guère en l’idée d’une science pure et éthérée planant loin au dessus des intérêts mesquins des simples mortels. Lui-même ne se considérait pas vraiment comme un scientifique mais plutôt comme un praticien ne jurant que par « les trucs qui marchent » pour guérir les maux courants ou, au pire, calmer la douleur et attendre l’issue. Comme tout le monde, il savait que les physiciens avaient fait des découvertes étonnantes, voire sidérantes, mais il préférait réserver son jugement puisqu’il n’avait pas un niveau suffisant en mathématiques pour suivre leurs raisonnements. Les découvertes de sa fille le fascinaient et l’effrayaient un peu et il aurait aimé pouvoir lui suggérer une solution, mais lui aussi avait vu des carrières détruites par des paroles trop hâtives.

Non, décidément, il n’existait aucune solution simple à leur problème. De plus, ainsi que le fit remarquer Bruno, le rôle des autorités et leur connaissance des faits étaient sujets à débat. À Nancy, les deux fonctionnaires qui avaient interrogé l’équipe semblaient peu surpris par leur récit pourtant étonnant et très sûrs d’eux-mêmes quant à la véracité de leur expérience dans la grotte. Et puis, qu’avait voulu dire au juste Sylvain Soupire quand il avait parlé de « notoriété privée »  au sujet de leur visite dans la grotte ?

-À propos de lui, jeune fille, y a-t-il quelque chose que je devrais savoir ?

-Hein ? Que veux-tu dire par là ?

-Si mes souvenirs sont bons, Saint-John était plutôt bel homme, alors un Saint-John cultivé, généreux et riche…

-Non mais, quelle commère tu fais ! Et une commère qui aime lever le coude, en plus ! Je suis sûre qu’il t’intéresserait beaucoup moins s’il fabriquait de la limonade…

Leurs chamailleries mirent fin à une soirée rendue agréable par ce moment de détente mais les remarques de son père avaient frappé Catherine. Elle joignit Mélissa sur son portable pour en discuter avec elle et Marc. Qui savait quoi, au juste ? Parce qu’enfin, leur récit aurait tout de même dû intéresser quelqu’un, non ? Tous trois naviguaient à présent en plein brouillard et la prudence était de mise.

Le lendemain, elle réussit à joindre le père Payet, qui était encore aumônier au collège Sainte Clotilde où elle avait étudié et avec qui elle avait gardé d’excellentes relations. Quand elle lui eut annoncé l’objet de son appel, il lui dit qu’elle tombait bien puisque les fidèles qui le souhaitaient pouvaient être entendus en confession ce samedi.

-Nous-autres, les vieux curés, on nous a élevés comme ça, que veux-tu : pas ce confession, pas de communion. On m’a bien dit que ça faisait un peu tradi mais j’espère qu’ils m’enterreront avant de m’interdire de le faire.

-Pourquoi feraient-ils cela ?

-Je ne sais pas, moi. Le progrès, sans doute. Tu sais, à l’évêché, tu tombes parfois sur de drôles de zèbres.

-En tout cas, merci du renseignement. À propos de messe, est-ce vous qui célébrez, demain ?

-La réponse est oui, Catherine, mais ne t’ai-je pas appris que c’est le sacrement qui compte, et non l’officiant ?

-Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point, mon père, et c’est le cœur qui sent Dieu et non la raison.

-Ah, j’entends que tu continues à lire Pascal, graine d’hérétique ! Merci de mettre du baume au cœur d’un vieillard triste, ma fille.

Quand elle eut raccroché, elle se mit à la fenêtre pour regarder la pluie tomber, une tasse de thé chaud à la main. Après quelques instants de contemplation silencieuse, l’image des archéologues s’affairant sous la pluie s’imposa à son esprit et elle alla se changer en pestant contre sa propre bêtise. Comme ce devait être bon, d’être égoïste ! Avant de partir, elle laissa un petit mot sur la table de la cuisine à destination de son père puis prit sa voiture pour se rendre au chantier de fouilles. Quand elle le quitta, elle eut à peine le temps de se changer avant de se rendre à l’église où elle trouva un peu de paix. Et dire qu’elle avait souhaité passer un week-end tranquille pour se ressourcer avant de s’immerger dans le travail…

Puis, entre les bagages à préparer, les personnes à saluer, les coups de téléphone à passer et le courrier électronique, le week-end se réduisit comme une peau de chagrin et ce fut avec un soupir de soulagement que Catherine franchit le seuil de son appartement parisien le lundi après-midi. Une douche plus tard, elle était étendue sur son lit et contemplait le plafond. Faire des courses, vérifier la bouteille de gaz, trier les factures, demander un rendez-vous au professeur Zelezny, finaliser son plan de travail, s’inscrire à une messagerie cryptée comme le lui avait conseillé Marc, et tant d’autres choses à faire… Pour se détendre un peu, elle allait bientôt devoir fixer des rendes-vous avec elle-même !

-Tu te laisses noyer, ma fille. Reprends-toi, se dit-elle à voix haute. Et puis elle s’endormit.

Ce ne fut qu’en fin de semaine que le flot se ralentit puis s’arrêta tout à fait. La période d’hibernation studieuse s’annonçait bien. L’assistant qu’on lui avait promis n’ayant toujours pas été recruté, elle avait pu ajourner son embauche. Tous ceux qui pouvaient avoir besoin de la trouver savaient ce qu’elle se préparait à faire et à quels moments on pouvait la déranger. Pour qu’elle pût travailler en paix, un collègue lui avait installé une tour sous Linux entièrement déconnectée du réseau mais équipée de tous les programmes qui lui étaient nécessaires. Elle pourrait ainsi écumer les bibliothèques munie de son ordinateur portable sans craindre de rien perdre d’essentiel.

Il était à présent temps de rejoindre le royaume de Gisèle, qui avait réussi à réunir la plupart des ouvrages qu’elle avait souhaité pouvoir consulter ainsi que les moyens de joindre ceux qui détenaient des documents généralement inaccessibles au public. Mais cela, ce serait pour lundi.

Elle démarra son traitement de textes, ouvrit le premier livre d’Étienne Verrier, l’enregistra aussitôt sous un nouveau titre puis s’attela à la rédaction des notes qu’elle prévoyait d’inclure dans l’édition critique. Ce ne fut qu’en voyant sa main se diriger vers son téléphone que Catherine se rendit compte qu’il avait sonné et qu’elle se préparait à y répondre. Elle interrompit son geste pour porter sa main vers son menton, caressant doucement sa lèvre inférieure de l’index, les traits fermés. Au bout de quelques instants , elle se leva pour choisir un vieux chiffon dans un tiroir puis ouvrit un placard pour y prendre la boite à outils que son grand-père lui avait offerte lorsqu’elle avait emménagé. Elle éventra le téléphone, saisit la carte SIM, la passa sur un aimant (Qui lui avait dit que c’était utile ? Elle ne le savait plus.) puis la détruisit à l’aide de l’extrémité d’un tournevis avant de la déposer dans le chiffon avec le téléphone. Elle enveloppa soigneusement le tout, prit un marteau et, ainsi équipée, quitta son appartement pour se rendre sur le trottoir au pied de l’immeuble. En remontant, elle rédigea un bref message expliquant la situation et l’envoya à tous ceux à qui elle avait donné son numéro. Elle résilierait son contrat le lendemain : pour le moment, elle avait des notes à écrire.


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