Fragments d'Innsmouth (030-60)
Comme son exposé allait avoir lieu devant un public mélangé mais essentiellement composé de non-spécialistes, Catherine en avait considérablement allégé la partie technique tout en veillant à ce qu’il contînt assez d’informations pour intéresser les initiés, au sens académique du terme. Elle l’avait préparé à la manière d’une audition au conservatoire, mais en distribuant ça et là quelques plaisanteries surtout inspirées du prodigieux répertoire de son grand-père, parfois additionné de l’occasionnelle férocité de sa tante.
Toutefois, sa volonté de rester exacte avait un prix qu’elle était en train de payer : à l’exception de ses collègues et des quelques auditeurs férus de philologie, les spectateurs baillaient presque d’ennui en l’entendant décrire ce qu’elle pensait être un système permettant de signaler des fonctions grammaticales mais qui pouvait être une toute autre chose : elle proposa d’ailleurs elle-même quelques hypothèses.
Quand elle en revint à la présentation d’Étienne Verrier et de son œuvre, l’attention du public s’accrut et Catherine put se détendre un peu, veillant toutefois à ne pas trop s’exalter pour rester maîtresse de son débit vocal et de ses attitudes. Gisèle avait eu raison, au fond : même les philologues préféraient les anecdotes et les heurs de l’histoire à l’austérité de la partie théorique de leur travail. En approchant de la conclusion de son long exposé, elle sentit que presque toutes les personnes présentes – plus d’une centaine, apparemment (Mais que faisaient là tous ces gens qui devaient autant se soucier des subtilités de la conjugaison qu’elle-même des cours de la bourse?) – l’écoutaient vraiment :
« Comme vous devez sans doute l’avoir déjà compris, j’ai longtemps été égarée par l’idée qu’Étienne Verrier était un clerc et un chrétien singeant les croyances de sa jeunesse et les rites dans lesquels il avait été baigné. Fort heureusement pour moi, Monsieur Sylvain Soupire, ici présent, m’a ouvert les yeux en me donnant accès à ce que d’aucun amateur moderne nommerait le Livre des Ombres d’Adélaïde Picard de Thioncourt. Ainsi que l’a fait remarquer Gershom Sholem, le mystique est contraint d’utiliser le langage et la symbolique du monde qui l’entoure s’il veut être compris de ses contemporains. C’est ce qu’a fait Étienne Verrier. S’il s’est autorisé quelques plaisanteries à l’égard du christianisme, il n’a fait qu’utiliser un cadre conceptuel en donnant à ce qui le composait des significations autres.
Ainsi, son « dieu qui vient » n’est pas un signe de l’éternité de notre Seigneur mais un dieu nouveau auquel l’humanité va donner naissance, une étrange déité qui va ouvrir la porte de la geôle de ses pairs pour non pas achever ou transformer le monde, mais pour rétablir un ordre originel mis en suspens par l’intervention d’énigmatiques divinités innomées et peut-être innommables. Pour notre auteur, notre planète est une sorte de fourmilière dans laquelle chaque vermine – car c’est ainsi qu’il nous considère – doit œuvrer pour un bien commun dont elle n’a aucunement conscience. Pour cela, elle doit être dirigée depuis les tréfonds de son esprit par le dieu qui vient avant de mourir pour que la minuscule étincelle qui constitue l’essence de son être puisse venir s’agglomérer à la divinité et renforcer sa puissance.
Pour actualiser sa vision, il faut imaginer une humanité mise en réseau et dirigée depuis un terminal qui représente davantage que la somme de ses participants. Chaque élément du réseau est utilisé pour calculer une infime partie du résultat qui n’apparaît que sur le terminal ultime, le dieu qui vient, qui dispose lui-même d’une formidable puissance de calcul s’accroissant sans cesse, mais peut se décharger de tâches subalternes sur l’humanité inconsciente de sa présence pour se consacrer pleinement aux activités incompréhensibles d’un Grand Ancien, activités rendues possibles par la formidable ressource d’énergie que constitue pour lui l’espèce humaine. Selon Étienne Verrier, faire naître ce dieu et lui servir tant d’outil que de nourriture est la véritable destinée de l’humanité, et elle lui semble à la fois souhaitable et bonne. Si l’homme ne sait pas quoi faire de lui-même, c’est parce que l’intervention d’autres dieux l’a privé de son véritable objet, et il doit tout faire pour pouvoir se soumettre entièrement au maître qu’il est destiné à servir. Comme il ne semble guère vouloir le faire, Étienne Verrier entend bien l’y forcer, et c’est là le but de ses propres recherches ainsi que de celles de sa lointaine disciple : faire naître le dieu qui vient à partir d’une humanité indocile, voire récalcitrante, puis faire accomplir sa volonté à celle-ci.
Comment ? Pourquoi ? Je l’ignore, et ce sont des points que j’abandonne volontiers à d’autres chercheurs pour me concentrer sur ce que je sais vraiment faire, c’est à dire explorer le langage que nos auteurs attribuent à leurs maîtres. Malgré nos avancées, ce terrain est à peine défriché tant il présente des aspects inattendus, comme le fait de n’avoir de véritable sens que s’il est chanté selon des règles qui nous sont presque entièrement inconnues, tout comme le solfège qui les régit.
Si vous en avez le temps et si le cœur vous en dit, je souhaite illustrer mon propos en invitant mon père à vous chanter une phrase énigmatique tirée de l’étrange Necronomicon, souvent citée mais jamais présentée avec le dessin qui l’accompagne et qui indique, pour le lecteur éclairé, la façon de la dire vraiment afin de lui donner sa pleine puissance. Malheureusement, son sens profond nous sera inaccessible ce soir puisque j’ai dû utiliser notre solfège pour la retranscrire. Au stade où nous en sommes, nous savons dans quel ordre il faut placer les notes de base sur une portée mais nous ignorons leur hauteur véritable ainsi que les écarts, tout comme leur longueur. À vrai dire, nous ne savons même pas comment les auteurs des mélodies mesuraient le temps, ce qui, vous en conviendrez, est un sérieux problème en musique. Toutefois, avec l’aide de personnes compétentes, nous sommes parvenus à un résultat que je crois audible et intéressant.
Les lignes que vous lisez derrière moi sont la soi-disant retranscription phonétique de la phrase telle qu’elle fut notée par des sorciers. En dessous figure le dessin complexe présent sur la page du Necronomicon. Ce que vous allez entendre est une lecture de cette phrase, arrangée par les soins de Marc Espérandieu, archéologue le jour et auteur, compositeur et interprète folk la nuit.
Papa, si tu veux bien... »
Bruno Morert, avec l’aisance gagnée au fil des années en tant que soliste dans des chorales, d’église le plus souvent, ouvrit la bouche et commença à chanter la phrase longuement répétée.
Au final, l’air n’était ni tout à fait une mélopée, ni tout à fait une mélodie et sa sonorité restait profondément terrestre puisque l’on pouvait identifier chaque note chantée avec exactitude. Pourtant, la sonorité de la langue elle-même ainsi que le rythme qu’aucun musicien n’aurait pu résister à imposer donnaient à l’ensemble un caractère étrange.
« À présent, nous allons entendre une variante possible en nous fondant sur des notes de John Dee, et en partant du principe que certains signes qu’il utilise ne sont pas des parties de mots mais des indications de variations tonales, d’où l’introduction de demis-tons. »
Cette fois, l’air devint franchement une mélodie aux accents angoissants traduisant une attente.
« Notez comme cet air correspond bien au sens de la phrase tel qu’il a été indiqué par John Dee : N’est pas mort ce qui à jamais dort, et au fil des éons peut mourir même la mort. En note finale, j’ajouterai que je crois que les groupes de lettres imprononçables sont en fait des échos et des résonances dus soit à une technique de chant particulière, soit à des organes phonatoires autres que ceux dont nous sommes dotés. »
Les lumières de la salle se rallumèrent, indiquant que l’exposé était terminé. Catherine regarda le public, inspira et posa la question rituelle, invitant les participants à l’interroger.
- Avez-vous lu la version arabe du Necronomicon ? , demanda un jeune homme.
- Non, hélas. D’abord, je n’ai jamais entendu parler de quelqu’un l’ayant vue, à tel point que la plupart des spécialistes pensent que ce livre est en réalité une fausse traduction mais une œuvre véritable de John Dee. Ensuite, mes connaissances de la langue arabe ne vont pas au-delà d’une certaine compréhension de leur système linguistique.
- Alors, vous êtes comme tous les autres ! Vous ignorez ce dont vous parlez !
- En grande partie, c’est vrai. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je fais des recherches.
La salle éclata de rire. Elle fut soulagée de cette réaction mais se demanda quel point de son exposé avait pu rendre son interlocuteur aussi agressif…
- Monsieur ?
- Ce dieu qui vient… C’est un truc catho, non ?
- Catho ? Faites-vous allusion à l’église catholique ?
- Ouais, les cathos, quoi.
- Alors, la réponse est oui. « Gloire au Père, au Fils et au Saint Esprit, au Dieu qui était, qui est et qui vient. » Selon mes informations, c’est ainsi que cette prière est le plus souvent formulée. Seulement, les catholiques n’adorent qu’un seul Dieu dans son inconcevable trinité, le Créateur de toutes choses. Étienne Verrier n’a que faire de Dieu. Son dieu qui vient est l’un des nombreux dieux qu’il reconnaît, et c’est sa puissance que notre auteur adore. Pour lui, l’univers n’est que le terrain de jeu d’entités aux appétits féroces. En servant ces êtres, Étienne Verrier espère jouir d’une partie de leur pouvoir, devenir immortel et satisfaire ses propres désirs. C’est là l’essence de sa foi, du moins telle que je l’ai comprise… Madame ?
- Il y a un point qui m’échappe. Vous avez dit que ce sorcier voulait revenir à un état ancien des choses en rendant le pouvoir à une entité qui n’existait pas encore à son époque, pour ne pas parler de temps antérieurs. Ai-je bien compris ? Et si oui, pouvez-vous expliquer ce paradoxe ?
- Vous avez compris ce que je disais. Puis-je l’expliquer ? C’est une autre paire de manches. Pour Étienne Verrier, il existe un autre monde, celui des rêves, et dans celui-ci se trouve l’océan des rêves à venir. C’est dans cet endroit que se trouve le dieu qui vient et il ne peut pas le quitter : d’une part, il n’en a pas le pouvoir et d’autre part, il n’existe dans notre monde que de manière potentielle. Les efforts d’Étienne Verrier et de ses homologues visent à amener les hommes à s’offrir au dieu afin de le rendre plus puissant, ce qui le rendra réel dans notre monde. Pou le moment, il n’existe donc qu’à l’état de rêve. Notre asservissement seul le rendra vrai. C’est du moins ce que j’ai compris en lisant les œuvres que j’ai évoquées ce soir.
Pour terminer cette conférence, j’ajouterai ceci : selon notre auteur, le dieu qui vient doit s’incarner dans l’enfant de celle qu’il nomme la fille des deux mondes. C’est ainsi qu’il débutera son existence parmi nous. Qu’entend-il par là, au juste ? Il y a quelques temps, j’y aurais vu une parodie de la nativité de notre Seigneur, ou du moins du mien, puisque certains semblent ne lui prêter guère d’attention. À présent, je serais plus prudente. Selon Étienne Verrier lui-même, il est un matérialiste athée et n’use d’un langage religieux que parce qu’aucun autre type de discours ne lui permettrait d’aborder certaines questions. Pour lui, le monde, la vie, Dieu ne sont pas des énigmes parce que rien n’a de sens. Une seule chose l’intéresse : être assez puissant pour accomplir sa volonté et réaliser ses caprices.
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