Fragments d'Innsmouth (027_50)

 

Étienne Verrier se montra, d’une certaine façon, moins monstrueux, moins étranger qu’Adélaïde de Thioncourt. Sa haine paraissait réelle, son désir d’anéantir authentique et on voyait bien qu’il éprouvait un véritable plaisir à l’idée de faire souffrir autant de gens que possible. Il était le prophète d’un paradis perdu où l’homme adorait et servait des dieux abominables, tant en agissant pour leur compte qu’en se laissant joyeusement dévorer par eux. Bien sûr, lui-même n’envisageait pas de devenir une côtelette posée au coin d’une assiette mais bien plutôt le grand-prêtre convoquant les futurs festins.

Pour favoriser le retour de ses maîtres, il comptait se servir de ce qu’il nommait un pentacle vivant, un groupe de fidèles abusés qui accompliraient une série d’actes les transformant en des sortes de réceptacles ou de fanaux, la chose étant peu claire. Le but était d’ouvrir une voie entre les mondes pour permettre l’arrivée du « dieu qui vient ». L’auteur pillait la théologie et la liturgie chrétiennes avec un plaisir non dissimulé tout en les écrasant de son mépris. Ainsi, il nommait les fidèles transformés en cercle d’invocation l’ecclesia et parlait souvent des dieux qui avaient été, qui étaient et qui viendraient.

Il était à sa façon un véritable gnostique, en ce sens que selon lui, c’était la connaissance de doctrines et de faits mystérieux qui permettait de passer du statut de bout de viande à celui d’objet puis d’esclave, sommet des espérances de l’être humain que ses dieux n’avaient pas appelé à la prêtrise.

Il était également, toujours à sa façon, un véritable libéral. Son monde était peuplé de monades étrangères les unes aux autres et n’entretenant que des rapports de prédation. Parmi ses semblables, il distinguait des vassaux, des serviteurs, des ennemis et une troupe misérable d’animaux sans cervelle destinés à être utilisés par leurs supérieurs.

Catherine aurait aimé pouvoir baptiser toutes les thèses proposées par Étienne Verrier du nom de croyances mais elles coïncidaient trop bien tant avec une mentalité très répandue qu’avec ce qu’elle-même savait pour cela. Dans certains lieux du monde des rêves qu ‘elle visitait depuis des années, on vénérait des grands anciens effrayants dont les noms parsemaient les ouvrages du sorcier brûleur de sorcières et qui se manifestaient hélas souvent concrètement pour déguster les sacrifices qui leur étaient offerts. Si elle avait tu à tous cet aspect de ses recherches, c’était parce qu’elle savait très bien comment de telles déclarations seraient reçues : avec joie par quelques illuminés et avec dédain par le reste du monde. Elle essayait d’ailleurs de ne pas en tenir compte dans l’appareil critique qu’elle rédigeait. Lorsque sa conscience lui reprochait ces mensonges par omission, elle se remémorait quelques scènes-clefs du film « Vol au dessus d’un nid de coucous ».

Afin de comprendre les aspects les plus techniques des idées d’Étienne Verrier, elle échangeait régulièrement des messages avec l’un des linguistes de l’Institut Ohenheim, très féru de mathématiques, qui lui avait proposé une remise à niveau pour qu’elle pût comprendre de quoi l’auteur parlait mais qui se chargeait lui-même de l’analyse de la partie théorique. En plus de cela, elle avait demandé à Lionnois de lui enseigner l’astronomie et la géométrie des rêves.

Elle avait tout de même conservé quelques loisirs afin de pouvoir se détendre, comme ses cours de kendo, la fréquentation de la piscine ou des randonnées épisodiques, et surtout la pratique du violon qui lui permettait de joindre l’utile à l’agréable.

Enfin, sur un plan spirituel, elle avait repris une pratique religieuse régulière dans la paroisse de son quartier et avait même commencé à fréquenter un groupe de prière animé par un religieux du Carmel.

Ce fut à un arrêt d’autobus, entre tous les lieux possibles, qu’elle vit ou plutôt entendit le premier signe de l’invasion du monde des rêves dans le nôtre. Deux adolescents y écoutaient un morceau de métal symphonique dont le compositeur avait sans doute fréquenté bien plus Purcell que Lady Gaga et dans lequel Catherine reconnut une longue séquence de notes provenant tout droit de celles décrites par Étienne Verrier. Remarquant son intérêt, l’un des adolescents fit un signe étrange de sa main gauche et lui dit :

-C’est génial, non ?

-En fait, oui. C’est vraiment bien fait. Qui est-ce ?

-Un groupe slovène, Gods of Bal Sagoth. Là, ils jouent « My heart belongs to the seas ».

-Ils sont fans de Clark Ashton Smith ?

-Wah ! Vous connaissez tout ça ? Oui, Krieghund, le chanteur, il adore tous ces trucs. Vous devriez l’entendre dans « Hounds of Tindalos are coming for you » ! ça déchire grave !

Catherine ne put s’empêcher de sourire devant le choix de cette formule et nota les conseils des deux adolescents durant leur trajet commun. Plus tard, sur la toile, elle découvrit que le groupe slovène professait un écologisme radical et appelait l’humanité à se soumettre à ce qu’ils appelaient « l’ordre ancien » ou à disparaître. Cette mouvance avait des représentants dans tous les milieux artistiques, semblait-il, et était devenue relativement célèbre par le biais d’un groupe de rap de Seattle, UNAbomba. Leur tube « Nazibot » reposait tout entier sur une boucle qui reprenait pour une large part la séquence que Catherine avait identifiée dans la musique de « Gods of Bal Sagoth ». En fouillant sur leur site, elle sentit un frisson glacé parcourir son dos. Les paroles de l’une de leurs chansons étaient tracées en lettres de feu sur un mur de pierre où Catherine reconnut les signes mouvants de ses rêves enfantins. La conception graphique était signée « Kurenkarmeruk », sans doute en mémoire du Maître Nommeur dans le roman Terremer.

D’autres dessins, apparemment plus anodins, retinrent son attention sans raison apparente jusqu’à ce qu’elle vît que certains éléments étaient positionnés de façon à reproduire des groupements d’étoiles que l’on observait dans le ciel des Terres du Rêve.En regardant les affiches du dernier concert du groupe, elle vit aussi tout en bas le logo et le nom d’ « Happening Entertainment », une filiale de la société Happening, qui finançait Green Eons. Décidément, le monde était petit !

Elle coupa le navigateur, mit l’ordinateur en veille et s’accorda quelques instants de réflexion. Green Eons était sorti de sa vie depuis la mise en pause du chantier de fouilles. On avait également cessé de la menacer. Le lien entre les deux était évident mais que s’était-il vraiment passé ? Qu’est-ce qui avait pu ainsi débloquer la situation ? Pouvait-elle supposer, sur la base du peu d’éléments dont elle disposait, que Green Eons était bien plus qu’un simple groupement d’illuminés ? Tous ses instincts lui hurlaient que oui mais sa raison susurrait à son oreille la formule « théorie du complot ». Et pourtant, elle savait que le monde regorgeait d’organisations religieuses et autres appelant de leurs vœux la fin des temps et l’avènement d’un ordre nouveau. N’était-ce pas ce qu’avaient suggéré les néo-libéraux eux-mêmes en proposant tour à tour des versions caricaturales de la fin de l’histoire ou de la venue d’un homme nouveau dans un monde nouveau ? Beaucoup de gens étaient d’accord sur le fait qu’une ère était en train de s’achever et manifestaient bruyamment leur désir d’influer sur la destinée du monde à venir. Or, parmi ces gens, les écologistes étaient en première ligne. Elle-même ne comprenait pas bien comment on pouvait parier sur une croissance infinie sur une planète qui ne l’était pas et se sentait prête à sacrifier une bonne part de son confort pour que les enfants qu’elle désirait mettre au monde pussent grandir dans un lieu accueillant. Toutefois, un groupe comme Green Eons utilisait l’écologie comme une méthode pour parvenir à de toutes autres fins que l’épanouissement de la nature et de l’être humain, tout comme d’ailleurs, à son avis du moins, le faisaient les politiciens.

Le lendemain, elle déjeunait avec Marc et Mélissa et leur raconta par le menu ce qu’elle avait observé ou découvert mais ils étaient surtout concentrés sur les rapprochements diplomatiques entre leurs deux clans familiaux. Marc, qui connaissait bien la scène folk, put tout de même lui dire qu’Happening Entertainment y était également présente. Mélissa, quant à elle, avait profité de leurs services car ils finançaient des expositions artistiques consacrées à la nature. Sans être une fervente militante, la jeune femme s’investissait régulièrement dans des opérations visant à protéger l’environnement.

C’était bien là tout le problème, se disait Catherine en rentrant chez elle. La couverture choisie par Green Eons était idéale. Bien sûr, on pouvait leur reprocher leur extrémisme, mais qu’étaient leurs crimes au regard des dégâts produits par l’industrie chimique ou les profiteurs de guerre ? De plus, leur but était apparemment noble. Elle aurait bien aimé pouvoir les chasser de son esprit et laisser tout cela à d’hypothétiques autorités qui feraient quelque chose mais elle avait le sentiment qu’eux n’en avaient pas fini avec elle.

En réactivant son ordinateur, elle découvrit un message non lu. Le professeur Zelezny lui annonçait que son travail avait été jugé satisfaisant, voire excellent et que l’édition critique des livres d’Étienne Verrier allait être mise sous presse. Elle devait se préparer à quelques téléconférences et peut-être à une lecture publique dans les locaux de l’institut à une date indéterminée. Il précisait également que le professeur Lloyd avait adoré la formule qu’elle avait choisie pour décrire le langage utilisé par le sorcier et qu’il comptait en faire usage dans sa préface. Comme elle, il aurait aimé pouvoir écrire la formule « musique des cubes » afin de faire sourire le lecteur mais opterait plus sagement pour la « musique des polyèdres », moins intéressante mais plus juste.

 

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