Fragments d'Innsmouth (031-61)
Deux jours plus tard, Catherine était assise à la table en fer à cheval où avaient pris place les chefs des différents départements de la Fondation Hohenheim pour écouter l’intervention du directeur des relations publiques. Après une brève introduction, il lut aux participants l’article suivant :
« La nouvelle inquisition ?
Une jeune chercheuse de l’institut Hohenheim, bien connue du grand public en raison du battage médiatique qu’ils ont organisé autour de leurs dernières « découvertes » (qui laissent cependant aussi dubitatifs que perplexes les meilleurs spécialistes), s’est faite remarquer hier en persécutant un membre d’une minorité religieuse. Soror Iaï Fomalhaut, car tel est son nom mystique, s’est ainsi vue moquée pour ses croyances par la soi-disant scientifique Catherine Morert, déjà évoquée dans ces lignes en raison de ses liens avec l’ultra-droite. La jeune femme, sans doute exaltée par ses propres discours, a ensuite entonné des prières chrétiennes, heureusement noyées par les rires de la foule qui a su ainsi distinguer le bon grain de l’ivraie. Certes, les gens présents ont pu faire triompher la raison en combattant la bigoterie de la « chercheuse », mais ne pouvons-nous pas voir dans cet incident la preuve d’une résurgence de superstitions qui, hélas, ont déjà prouvé leur dangerosité en provoquant la persécution des sorcières aux heures les plus sombres du moyen-âge ? (S’inscrire pour lire l’article complet de notre journaliste.) »
La chose peut paraître anodine mais elle a suffi pour enflammer certains réseaux sociaux. D’après mon expérience, cela signifie qu’il existe une action concertée qui nous a pris pour cible.
- Ne peut-on pas se défendre ?
- Ce serait compliqué. L’article lui-même raconte ce qui s’est vraiment passé et on nous a dit que le « teaser » a été rédigé par « AI » ; par conséquent, selon la rédaction, il n’existe aucun responsable. Ce serait une sorte de combustion spontanée. Tout le problème, en fait, est que sur les réseaux, personne n’a lu l’article et que tous s’en moquent. Ils ont trouvé de quoi s’occuper et la chasse au bigot est lancée avec les refrains habituels concernant la société plurielle et l’influence grandissante des réactionnaires. Si la vague atteint la sphère politique, elle peut se transformer en tsunami.
- Peut-être pourrions-nous nous excuser publiquement, suggéra un intervenant.
- De quoi ? Le récit du journaliste est clair : il ne s’est rien passé. C’est un montage de A à Z, fondé sur un fait bien connu : les gens, pour la plupart, ne lisent rien qui dépasse une dizaine de lignes. Ils se contentent de réagir suivant le sens du vent. Ceci dit, seul un masochiste pourrait s’infliger volontairement la lecture de ce torchon bien-disant. Non, nous allons faire ce que nous faisons d’habitude. J’ai dans mes services des gens très bons pour traiter ce genre de problèmes.
- Alors, pourquoi nous avoir rassemblés ?
- Cela, Monsieur Cissé n’y est pour rien. C’est moi qui ai demandé cette réunion.
Celui qui venait de parler était connu de la plupart des participants. Paul Legendre, un citoyen helvétique, faisait partie du directoire de la fondation et l’avait souvent représentée auprès des instances internationales.
- C’est également moi qui vous ai convoquée, Mademoiselle Morert ; vous nous quitterez lorsque nous en viendrons à prendre des décisions ne vous concernant pas mais j’estime qu’il faut que vous sachiez certaines choses. Si ce que l’on m’a dit de vous est vrai, dit-il en se tournant vers le professeur Zelezny, il est probable que vous n’avez aucunement conscience de l’intérêt que vos recherchent suscitent. J’ai chargé Monsieur Cissé de surveiller cela et bien m’en a pris, puisque nous sommes en train de goûter une potion que nous allons trouver amère. Dans ce que je nommerai les milieux interlopes de la toile, votre nom revient souvent, très souvent, trop souvent, parce qu’enfin, je ne vois pas bien en quoi vos méditations sur l’essence du langage ou la hauteur d’une note chantée peuvent bien concerner des ésotéristes ou des milieux d’affaires aux pratiques douteuses. Je me suis fait expliquer la nature de votre travail et il me semble purement linguistique, si l’on excepte vos digressions historiques, bien naturelles quand on considère les auteurs que vous citez. Alors que se passe-t-il ? Quelqu’un en a t-il la moindre idée ? Parce qu’enfin, nos recherches sur les anciennes pharmacopées ont déjà suscité d’énormes profits et ont soulevé bien moins d’intérêt, alors qu’ici il ne s’agit que de science ! Oui, Madame Drouot ? Voulez-vous dire quelque chose ?
- À la demande de Monsieur Cissé, j’ai regardé les sites que ses services ont trouvé. En fait, tout ceci n’a rien à voir avec la science.
L’historienne des religions secoua doucement la tête puis reprit :
- Ils adorent Mademoiselle Morert. Ils en ont fait une sorte de déesse-mère magnifique et terrible qui doit donner naissance à un dieu. Ils l’appellent la fille des océans qui doit engendrer le dieu qui vient. Ils n’écoutent pas ce qu’elle dit, ils ne lisent pas ce qu’elle écrit mais ils répètent son nom des dizaines, voire des centaines de fois par jours avant de chanter des hymnes à sa gloire qui ne sont pas sans rappeler ce que nous avons entendu durant sa conférence. Je suis désolée, Mademoiselle, dit-elle en se tournant vers Catherine, mais ce sont les faits.
- Il y a pourtant quelque chose que je ne comprends pas, reprit Paul Legendre. Ce… Iaï Fomalhaut et ce prétendu journaliste, ce ne sont pas des fans, eux. Quel est l’objet de ce montage ?
- Je l’ignore, répondit Madame Drouot. Qu’elle ait des adorateurs ne veut pas dire qu’elle n’a pas d’ennemis. Peut-être d’autres courants sectaires, ou tout autre chose.
- Bien. Mademoiselle Morert, vous paraissez mal à l’aise et je le comprends, mais je n’ai jamais appartenu à la catégorie des médecins qui préfèrent laisser un patient dans l’ignorance. Oui, Monsieur Cissé ?
- A priori, j’aurais pensé que les attaques contre Mademoiselle Morert et celles contre la fondation étaient deux sujets distincts, que d’une part quelqu’un voulait la décrédibiliser et que d’autre part quelqu’un voulait nous détruire, mais le financement de tous ces joyeux drilles paraît provenir du groupe Happening et de ses nombreuses filiales. Pourraient-ils encore nous en vouloir pour cette affaire de médicament miracle que nos chercheurs ont découvert ? Mais si c’est ça, pourquoi s’intéressent-ils tant à l’une de nos linguistes alors qu’elle n’occupe aucun poste clef et ne travaille même pas dans ce secteur ?
- Bien. C’est de la Fondation Hohenheim que nous allons parler à présent. Vous allez devoir nous quitter, Mademoiselle Morert, mais avant cela, je veux tout de même vous dire de quoi il va être question ici. La fondation a subi de nombreuses attaques dans tout l’espace européen et certains pensent que nous devrions le quitter pour poursuivre notre développement aux USA. À vrai dire, les pressions sont nombreuses dans ce sens et ce sera l’objet de nos débats. Pour ce qui est de vous, je vous invite à suivre Monsieur Cissé, qui s’est porté volontaire pour vous montrer ce qu’il a découvert au sujet de vos… fans, supporters, fidèles, je ne sais pas trop comment les nommer.
En suivant Oumar dans les couloirs de l’institut, Catherine reprenait peu à peu son sang froid. Elle avait sympathisé avec l’homme lors de ses visites de l’institut quand il avait été question de l’embaucher. Sous ses dehors avenants et superficiels, elle avait découvert un croyant sincère et un père aimant avec qui elle avait eu quelques conversations passionnantes à propos des comportements humains qui le fascinaient. Il l’emmena vers une salle où travaillaient deux de ses subordonnés au milieu de haies d’ordinateurs.
- Rien de neuf ?
- Non, chef, la routine.
- Voilà des mots que j’aime entendre ! Je prends le poste trois.
Il lui montra d’abord le début d’article que Paul Legendre leur avait lu, fit quelques commentaires peu élogieux au sujet du journal en ligne qui l’avait publié puis lui montra toute une série de sites obscurs puis de blogs quasi-anonymes dans lesquels elle apparaissait.
- Tu n’étais pas au courant ?
- Comment voudrais-tu ? Quand je vais sur la toile, c’est pour y accomplir une tâche, pas pour m’y promener. Pour ça, j’ai la forêt, la littérature et la musique.
- Tiens, regarde : celui-ci est intéressant. Surtout, ne te laisse pas impressionner ! Il y aurait bien plus de ces pages d’allumés si tu étais une chanteuse à la mode, mais pour une spécialiste d’une langue inconnue, ce n’est pas mal, je dois l’admettre. Je te montre celui-ci parce que la fille doit être une infographiste dans le civil.
- Comment le sais-tu ?
- On voit qu’elle est de la partie. La page est bien construite, originale, l’agencement est plaisant. En plus, elle a signé les illustrations.
- Où ça ?
- Hein ? Oh, ouvre les propriétés, elle les a signées et protégées. Bref, c’est une artiste et une professionnelle.
- Je te crois sur parole. C’est moi, ça ? Elle avait vraiment besoin de dessiner tout mon nez ?
- Sans ton honorable appendice, tu ne serais pas toi. Regarde un peu la suivante.
Catherine se vit alors nue, debout sur un croissant de lune, enceinte et la tête entourée d’étoiles avec en toile de fond un océan tumultueux. Cette parodie d’un tableau de Zurbaran la fit frissonner de dégoût. Comment pouvait-on la représenter ainsi ? Quant au pourquoi, elle y réfléchirait quand elle aurait moins peur de le savoir déjà.
- Et l’accouchement ? Quelqu’un en parle ?
- Oui… Attends, c’est où, déjà ? Là : « En enfantant, Catherine prendra sa véritable forme, celle de la mort féconde qui moissonne nos âmes. Gloire à toi, décès triomphateur, gloire à toi, avide agonie, gloire à toi, tombe vide de nos espérances et pleine de notre destinée ! »
- Tout cela me dépasse ! Comment peut-on tomber assez bas pour adorer quelqu’un !
- Ce n’est pas à un musulman qu’il faut poser la question. Mais, dis-moi, le culte des saints, cela ne viendrait pas de ta chapelle, par hasard ?
Catherine se sentit rassérénée par cet échange de pics dont ils étaient coutumiers.
- Je t’accorde que le mot est débile. Il ne s’agit pas de les adorer mais de s’adresser à un être dont tu penses qu’il est entendu par Dieu, puis de le prendre pour exemple de ce qu’il faut faire pour vivre bien. Beaucoup de chrétiens ont trop d’humilité pour prier par eux-mêmes et pour se croire dignes d’être entendus. Et, pour couper court à la discussion, moi aussi cela me gêne. Penser ainsi, c’est limiter la pitié de Dieu. Et, pour finir, je n’ai rien d’une sainte, et encore moins d’une déesse.
- Toi, tu le sais parce que tu n’es pas barjot. Mais eux ? Je me le demande.
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