Fragments d'Innsmouth 32 (62)

 

De retour chez elle après une longue journée de recherches à la bibliothèque de la Fondation, Catherine trouva un message d’Oumar dans son courrier électronique :

« Catherine, d’habitude on place l’éloge après le blâme afin de rassurer une personne ou de la consoler. Ici, je doute que ce soit le cas. Tous les liens que je te transmets te permettront de lire la prose de barjots d’un autre genre. Contente-toi de les survoler. Rassure-toi, nos services ont regardé tout cela de près et je peux t’assurer que tu ne rateras rien. C’est une vague resucée d’idées qui traînent dans tous les caniveaux d’endroits où l’on pense. Les étudier de près serait une perte de temps mais comme nous l’a dit Paul Legendre, laisser les gens dans l’ignorance n’est pas une bonne idée, alors je te les transmets.

À demain. »

Elle suivit son conseil et ne lut en diagonale que des débuts d’articles dont certains étaient longs comme un jour sans pain. Un bon résumé de l’ensemble aurait été le titre du troisième qu’elle survola : « Une religion pour notre temps ». En gros, on y disait que l’occident était assez mûr pour s’émanciper de ses vieilles lubies et voler de ses propres ailes. En détail, on semblait reprendre un débat vieux d’au moins deux mille ans entre la religion et l’athéisme. Étienne Verrier devenait une sorte de penseur de l’ère pré-scientifique très en avance sur son temps, un précurseur des idées transhumanistes que l’arriération de son époque ne lui avait pas vraiment permis d’imaginer. Ainsi, le réseau de cerveaux que notre société allait apprendre à bâtir serait démocratique et libéral, et surtout détaché de la chair pour devenir éternel.

- Et encore, devait lui dire Oumar le lendemain devant une assiette de poulet au curry, tu as échappé au pire. Si j’avais été un sadique, je t’aurais envoyé un lien vers des vidéos et tu serais encore assise devant à bailler d’ennui. Tous ces gens disent la même chose sur les mêmes sujets, et avec quel aplomb ! Un débat qui aurait retenu un concile ou une assemblée de théologiens musulmans pendant des semaines, ils te le résolvent en une heure, deux maximum. Et puis, beaucoup se mettent en scène devant des photos de bibliothèques piquées sur la toile, comme si les livres étaient des sortes de grigris garantissant leurs pouvoirs de sorciers de l’intellect.

- Que devraient-ils faire, selon toi ?

- Casser leur tirelire et payer un professionnel, pour commencer, quitte à seulement lui demander des conseils. Je ne saurais pas faire ce que les vrais créatifs font, et pourtant je m’y connais, sans compter que je suis de la partie. Prends le blog que je t’ai montré hier. Tu peux ne pas en aimer le contenu mais il est agréable à regarder et à lire, pratique pour l’utilisateur avec ses renvois, ses liens, ses références. Aucun tutoriel ne peut te donner l’expérience de cette fille, pour ne pas parler de son talent. Ce truc est le résultat d’années d’apprentissage. Quant au contenu, ce serait bien de réfléchir un peu pour trouver des idées nouvelles, ou au moins pour utiliser correctement celles des autres. Seulement, pour ça, il faut penser, et pas seulement regarder des vidéos ou lire des résumés rédigés par des IA.

- Je crois que tu prends le problème par le mauvais bout, Oumar. Ces gens veulent juste être entendus. Tous. Tu connais la blague sur la démocratie ? « Cause toujours... », au lieu du « Tais-toi ! » des dictatures. Leur peur est d’être ce qu’ils nomment des PNJ, selon l’expression consacrée. Ça me fait penser à une chanson de Police que mon père écoutait : « Hundred millions bottles washed up on the shore», ou quelque chose comme ça.

- Oui, je la connais, c’est « Message in a bottle ». Bien vu. Et ça nous ramène à leur raisonnement foireux. Quand personne ne peut distinguer leur voix parmi celles de millions d’autres, comment peuvent-ils s’imaginer être entendus ?

- C’est un mystère pour moi. Seul Dieu entend chacun de nous, toujours, sans compter qu’Il est le seul auditeur qui compte vraiment. Ils veulent faire une sorte de ruche et dans une ruche, il n’y a qu’une reine. Ne voient-ils pas qu’on les trompe ? Qu’on est aussi seul dans un brouhaha qu’au milieu d’un désert ?

- Plus, en fait. Dans un désert, tu sens le monde autour de toi. Parfois, même… Enfin, peu importe. Vas-y et tu sauras. En tout cas, dans une foule, tu es enfermé en toi ou bien noyé dans la masse. Alors, que vas-tu faire de tout ça ?

- Rien, je crois. Ou plutôt, laisser les professionnels comme toi gérer le problème. Une relation m’a communiqué un dossier au sujet d’une autre pierre du rêve, comme je les appelle. Elle est située sur l’île de La Réunion, dans ce qu’ils appellent le sud sauvage. Je me demande si le mieux, pour moi, ce ne serait pas de me mettre au vert quelques temps pour faire ce qui me plaît vraiment : des recherches. J’en ai parlé avec le professeur Zelezny et il pense que c’est une bonne idée.

- Et on t’accorde un budget pour ça ? Mazette, tes donateurs n’ont pas dû faire semblant.

- Comment cela ?

- Un moteur tourne avec de l’énergie. Celle d’une boite, quelle qu’elle soit, entreprise, boutique, fondation, c’est le fric, la tune, les pépètes. Le résultat financier attendu de recherches comme les tiennes, c’est nada, voire un gros trou dans la caisse. Bien sûr, il y a la connaissance, mais ça, tout le monde s’en moque éperdument, enfin, tous les gens qui comptent, dans les deux sens du terme. Donc, quelqu’un a dû donner de l’argent à la fondation Hohenheim pour que tu puisses travailler.

- Qui, selon toi ?

- J’ai une tête à savoir ça ? Chacun son boulot. Vu que ce n’est pas pour le profit, c’est pour le savoir. Cherche parmi les gens que le langage que tu étudies intéresse : il ne doit pas y en avoir légion. Surtout si tu exceptes tous ceux qui n’ont pas quelques dizaines de milliers d’euros à mettre dans leur passion.

- Tu ne crois pas que tu exagères ?

- Oh là là, je comprends pourquoi ton père a des cheveux blancs ! Je crois que je vais devoir surveiller les résultats de mes gosses en maths,moi, et surtout leur inculquer un peu de bon sens. Réfléchis, Catherine : ton salaire brut, pendant des mois, plus celui de ton éventuel assistant, plus le temps de travail de tous ceux qui t’assistent, plus les frais annexes, et la provision pour se projeter dans l’année qui vient, et puis tout ce que j’oublie et les choses que seuls les comptables savent… Le simple fait que Zelezny n’ait pas mangé son chapeau quand tu lui as parlé de La Réunion prouve qu’il sait que l’argent est là et qu’il ne sera pas alloué à autre chose, donc que quelqu’un a payé pour tes travaux, et ceux de personne d’autre.

- Tu ne crois pas que tu exagères un peu, quand même ? Ça a l’air énorme quand tu en parles. Après tout, c’est bien pour ça que la fondation existe.

- J’ai peut-être un peu exagéré, mais pas tant que ça. Quelqu’un t’a déjà parlé d’argent ? Non ? Alors ça veut dire que le problème est réglé sur le long terme. Demande à tes collègues. Cela veut dire que tu n’es pas un trou dans la caisse, comme le sont la plupart des chercheurs dont les travaux, aussi passionnants soient-ils, n’engendrent pas de profits directs. En fait, cela veut dire que tu es une ressource pour la fondation.

Catherine prit le temps de réfléchir mais elle trouva que le raisonnement d’Oumar sonnait juste. Elle avait vu la rigueur avec laquelle les archéologues géraient leur budget dans les Vosges, et ils avaient le CNRS derrière eux. Bien sûr, elle était à présent connue dans les milieux que ses recherches intéressaient et parmi une frange du public avide de surnaturel ou d’étrange, mais, comme Oumar le lui avait dit, elle ne générait pas de profits directs. Avec de la chance, son édition des livres d’Étienne Verrier se vendrait tout au plus à quelques centaines d’exemplaires… non, à quelques milliers, si on prenait en compte les sorciers amateurs qui ne se contenteraient pas des éditions pirates qui allaient circuler sur la toile.

Quand elle fut assise devant le professeur Zelezny, elle aborda franchement le sujet et il lui répondit aimablement qu’à cheval donné, on ne regardait pas la denture. Oui, quelqu’un avait payé pour qu’elle pût travailler en toute sérénité. Oui, ce paiement était régulier et à long terme, dans un budget séparé. Et non, personne ne lui avait dit qui donnait tout cet argent. Voulait-elle enquêter et peut-être assécher le puits qui lui permettait d’envisager l’avenir sous des dehors aimables ? Non ? Alors, que voulait-elle, au juste ?

En fait, elle ne le savait pas elle-même. Trop de choses s’étaient passées ces derniers temps, et elle avait le sentiment qu’on la guidait vers un lieu qu’elle n’avait aucune envie de connaître.

Assise devant son ordinateur favori dans la bibliothèque de l’institut, elle tapa son mot de passe et ouvrit le dossier baptisé « Réunion sauvage ». Jusqu’ici, elle n’avait fait qu’y jeter quelques coups d’œil et joué avec l’idée de se rendre sur place mais il était peut-être temps de s’y intéresser vraiment.

En étudiant les photos de l’endroit, Catherine se demanda si Sylvain connaissait l’endroit. Peut-être, mais il ne souhaiterait sans doute pas en parler. Il lui avait dit que ses rapports avec son île natale étaient plus que distants et à sa mine, elle avait compris que la seule évocation de La Réunion éveillait en lui des souvenirs amers.

Comment un tel monument avait-il pu passer inaperçu dans un territoire régulièrement survolé et que les natifs parcouraient sans doute de long en large ? Certes pas comme dans les Vosges, puisqu’il n’était pas enterré… Un peu plus loin, elle lut la réponse à sa question. Il se trouvait dans un lieu recouvert d’une végétation dense, ce qui le rendait invisible depuis le ciel. De plus, il était loin d’être inconnu puisqu’il figurait dans le folklore local. Les Réunionnais le connaissaient, l’évitaient et en parlaient peu. Si un chercheur n’avait pas vu des photos illustrant un poème en créole sur un blog, l’endroit aurait continué à dormir en paix, connu des seules IA gérant les centrales de données.

Alors ça ! Il était même répertorié sur de vieilles cartes d’état-major en tant que point de repère fixe dans un lieu qui en comptait peu. Combien de tels endroits échappaient-ils tant aux curieux qu’aux chercheurs, connus des seuls militaires qui parcouraient tous les terrains de long en large ? Un grand nombre,sans doute.

Les premières photos du monument, celles qui provenaient du blog, avaient une certaine valeur artistique ; visiblement, le poète blogueur n’en était pas à son coup d’essai, ou bien il comptait un photographe aguerri parmi ses relations. Toutefois, elles ne constituaient en aucun cas des documents de travail : la résolution était trop faible et les angles choisis, s’ils mettaient la structure en valeur, rendaient les inscriptions presque illisibles.

Les autres, qui se trouvaient dans un dossier séparé, étaient sans doute moins belles mais avaient été prises par un chercheur : elles étaient entourées de règles, et l’éclairage froid mettait en valeur tous les éléments de l’édifice.

La première série concernait le monument central. Les stèles, ainsi que Catherine nommait chacune des faces portant des inscriptions, ressemblaient beaucoup à celles qu’elle avait vues dans les Vosges. Sur deux d’entre elles, on pouvait lire le nom « Yog Sothoth » entouré de signes que Catherine n’avait vu sur aucune des autres pierres mais seulement dans les ouvrages de John Dee. On y trouvait aussi le nom de « Cthulhu », qu’elle n’avait vu que sur une stèle trouvée en Arctique. Sur une autre, elle avait pu lire des caractères qui, selon son interprétation, désignaient le dieu qui vient.

La deuxième série montrait un monument qu’elle ne verrait sans doute jamais, puisqu’il s’agissait d’un mur sous marin découvert au large de la Réunion sur une sorte d’île volcanique encore immergée. Elle ne prit pas le temps de vérifier comment on nommait les lieux de ce genre, tant elle était fascinée par ce qu’elle avait sous les yeux. En effet, les murs étaient couverts de lignes sinueuses évoquant une écriture se mouvant au gré de l’eau, une écriture qui avait recouvert les parois de la geôle que ses rêves avaient constituée durant son enfance. Quand elle les regardait, elle pouvait presque réentendre le son de la cloche qui avait si souvent sonné dans sa tête et dont le timbre semblait presque être une voix.

L’ensemble lui avait été transmis à la demande de Pierre Leduc et comportait un petit mot de ce dernier la remerciant pour son aide précieuse lors des fouilles sur le chantier vosgien. Qu’entendait-il par là, au juste ? Catherine avait cru à une sorte de blague puisqu’elle avait eu le sentiment d’être une sorte de boulet pour le vieil archéologue mais Gisèle avait dissipé ce sentiment en lui expliquant que ses recherches avaient donné un sens aux découvertes de cet homme. Bref, tout semblait on ne pouvait plus normal dans cette affaire.

Pourtant, l’instinct de Catherine lui disait que rien ne l’était et qu’elle arrivait tout près du bout de la route sur laquelle elle était guidée par une volonté anonyme.

 

 Table des matières  

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Table des matières

Fragments d'Innsmouth (027_50)

Fragments d'Innsmouth (25 - 48)